224) Jeune homme nageant vers les profondeurs

Archives, 09/11/2015 

Vers une perception plus affinée de la réalité transitoire 



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Jeune homme nageant vers les profondeurs,
aquarelle 41 cm X 31 cm sur papier ‘Arches’,
© Eric Itschert


Ce qui me frappe souvent en partant à la découverte d’autres artistes sur internet, c’est la platitude de la plupart des peintures hyperréalistes. Cela est particulièrement vrai pour les peintures de piscines et on atteint le pire quand ces peintures sont réalisées à l’acrylique. On a des milliers de peintres qui essayent le genre, et chaque fois ils se plantent.

L’échec de l’hyperréalisme. 


Dans des notes précédentes j’ai démontré la difficulté d’aborder notre réalité en constant mouvement. Notre époque permet de résoudre ce problème grâce à la photo numérique (1). On peut arriver à quelque chose de très particulier, en allant au-delà de la réalité première. Et une photo de nageur sous l’eau prend toute sa dimension en grand format, fixée sur plexiglass. Toutes ces techniques extraordinaires n’existaient pas dans un passé récent. 

Paradoxalement, la peinture hyperréaliste (2) pousse le peintre dans une impasse : au lieu de transcender la réalité, elle essaye désespérément de la figer tout en ne se posant pas la question de la temporalité. C’est aussi pathétique que les requins dans le formol de Damien Hirst, ou que toute cette ménagerie empaillée des non-artistes contemporains mondains. Si on se met dans la tête de juste copier une photo, on sera toujours en deçà de la photo. Si on se contente de fixer une réalité, on restera dans de l’artisanat (3) et non dans le Grand Art. Hirst, Koons et d’autres sont dans l’artisanat, d’ailleurs ils mettent rarement ou jamais la main à la pâte et font travailler des petits esclaves pour eux dans la logique du néo-libéralisme. Le non-art contemporain mondain est dans la tentative désespérée de figer un système, tout en sentant bien que la vie lui échappe, d’où toutes ses références obsessionnelles à la mort. Les peintres David Hockney et Leonardo Cremonini ont échappé au piège de l’hyperréalisme et nous ont ainsi permis d’admirer des œuvres superbes. 


Échapper à la peinture acrylique. 


Peindre à l’acrylique c’est très facile et à la portée de n’importe qui. Mais faire des choses intéressantes avec ce médium demande des mises en œuvre particulières que très peu de peintres connaissent. Le mieux est de travailler avec des glacis (4). Un autre moyen de s’en sortir à l’acrylique est de travailler par fines hachures comme pour la fresque romaine… J’aime beaucoup l’acrylique mais dans le cas des études de nageurs cela me semble un moyen inapproprié en ce qui me concerne.

Rendre la transparence de l’eau par l’aquarelle. 


Lorsque je prépare une peinture à l’huile d’un nageur, rien n’est plus logique que de faire les études préliminaires à l’aquarelle. Comment le mieux rendre la transparence de l’eau sinon par l’aquarelle ? A partir de ce moment le médium utilisé ne travaille plus contre l’œuvre mais avec elle. Le geste est libéré, les choses se mettent tout naturellement en place et la réalité s’en trouve transfigurée… 

Ci-haut je vous montre encore une de ces études d’un jeune homme nu nageant vers les profondeurs. La position de ce nageur correspond à une technique particulière en brasse coulée: quand le nageur décide de basculer d'une position horizontale vers le bas, il va utiliser ses jambes comme balancier pour entrer harmonieusement dans l'eau. Cela permet d'utiliser moins d'énergie pour changer de direction. L'instant où les jambes filent vers l'arrière du corps correspond à un moment très précis. C'est l'instant exact où les jambes rentrent à leur tour dans l'eau, d'où en général une myriade de bulles et un changement de couleur du reflet juste au-dessus du nageur... 

Non seulement j'ai pu étudier ces mouvements par l'observation des autres, mais aussi en les pratiquant tout naturellement moi-même dans des piscines. On est à l'opposé du conceptualisme pratiqué en robe de chambre entre deux parties d'échecs… 



(1) C’est grâce à la photo qu’au 19ème siècle Eadweard Muybridge a pu analyser correctement le mouvement des hommes et comment galopaient les chevaux. 

(2) Certains critiques d’art peu subtils ont voulu classer ma peinture comme hyperréaliste, ce qu’elle n’est en aucun cas. Ce n’est pas pour rien que j’ai préféré créer le « symbolisme bleu constructif » pour échapper à toutes ces étiquettes inappropriées. Il y a un monde de différence entre mon travail et l’hyperréalisme. Ce sont ces mêmes critiques d’art, lapins crétins acculturés, qui vous tartinent des livres entiers sur le clair-obscur et sur Le Caravage, sans jamais faire mention de la camera obscura… 

(3) C’est l’occasion de préciser que je n’ai rien contre les artisans : j’ai un grand respect pour eux et je les côtoie souvent. Ils ont beaucoup de choses à nous apprendre. Dans ma dernière exposition de groupe il y avait deux artisans de qualité. 

(4) Le peintre Michel Buylen est un des rarissimes peintres qui parvient à rendre la transparence de l’eau avec ce type de peinture. Il utilise un nombre impressionnant de fins glacis, et souvent il y ajoute une technique pointilliste. Il protège ses peintures des rayons ultraviolets par des vitres.



Un dialogue reconstruit


Une distinction entre l'artisan et l'artiste?


Andrea:

" En lisant ton texte, je vois que tu parles des artisans. Au Moyen-âge la conception d'artiste n'existait  pas. Je reprends une approche découverte sur Internet et dont je m'inspire ici. Cette approche fait partie du passé, mais elle peut nous servir de point de départ. 
Étymologiquement, le mot art renvoie d’abord à l’idée d’un savoir-faire : pour les Grecs de l’Antiquité, l’art était une tecknè, une technique, une habile façon de s’y prendre dans un domaine donné. Ainsi, les Grecs considéraient que le potier et le sculpteur étaient tous deux des hommes de l’art. Pour eux, l’art était une activité qui produisait quelque chose venant s’ajouter à la nature : c’était une habileté acquise par l'apprentissage et la pratique. L'art reposait sur des connaissances et des techniques liées à l’expérience. Telle était la définition que donnait Aristote de l’art dans la Physique (livre II). Contrairement à ce que l’on lit trop souvent, l’artiste ne serait pas l’inspiré qui crée sans effort. (cfr note Maxicours)

Ce n’est qu’au 18ème siècle que l’on a commencé à parler de Beaux-Arts. L'artiste n’était plus vu comme un artisan particulièrement habile mais comme un homme doué de génie, capable de créer ce qui était porteur de sens. "

Eric : 

" Il y a des choses communes entre l’artiste et l’artisan : 

L’art de l’artiste, comme celui de l’artisan, se distinguait de l’industrie. On peut définir l'industrie comme une production en série collective, mécanisée et standardisée. Certaines productions industrielles se font même par des robots et utilisent des algorithmes. Les productions de l’art étaient singularisées et originales. C'est ainsi qu'on définissait l'art jusqu'à récemment. On pourrait se poser beaucoup de questions à partir de Warhol, Warhol est-ce réellement encore de l'art ou simplement un produit industriel à haute valeur spéculative?
Artistes et artisans suivaient la production du début à la fin, contrairement à l’ouvrier ou le robot qui n’ont pas de rapport personnel avec ce qu’ils sont en train de produire, ou à certains 'artistes' contemporains mondains qui se reposent sur des 'petites mains'. Si le bon artisan maîtrisait très bien les techniques utilisées, est-ce qu'il y ajoutait le génie et le sens que l’artiste y mettait? Et l'artiste, est-il actuellement maître de sa technique, quand il en a encore?

Les choses ne sont pas toujours simples. L’idéal serait d’avoir un artiste qui maîtrise aussi bien les techniques utilisées que l’artisan. Et je ne suis pas contre les séries, pour autant que chaque élément de la série reste un original.

Pourtant, si je dois essayer de définir ce qu'est l'art, je sais que je cours droit à l'échec. Personne, que ce soit Baumgarten, Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Schiller, Goethe, Darwin, Renan, Wagner, Tolstoï pour n’en citer que quelques-uns, n’a réussi à établir ne fut-ce que l’ombre d’une définition raisonnable de l’art."


Balthus.


Andrea:

" Le peintre Balthus que nous aimons tous deux n'a jamais aimé la conception d'artiste: il se disait tout simplement "peintre".


Eric:

" Le peintre Balthus est un bon exemple. (Lire sur l'autre blog '11.2. Balthus à Florence'.) 

Balthus est un artiste génial, mais un très médiocre technicien. Techniquement il est dramatiquement coupé du savoir-faire des peintres à l’huile et des fresquistes. Par contre, formellement et esthétiquement, il est dans la continuation des touts grands maîtres comme Piero della Francesca. Et bien sûr il y ajoute son génie propre. C’est un paradoxe chez lui : se référant aux anciens artisans, il refuse la qualification d’artiste et se prétend peintre. Mais le lien avec la peinture d'autrefois s'est perdu, il n'est plus que strictement formel. Balthus essaye d'obtenir la matité et l'effet des fresques avec de la peinture à l'huile, ce qui est un non-sens absolu! Il trahit la peinture à l'huile en travaillant contre elle. Ses tableaux sont devenus d'une fragilité extrême.

Balthus se définit donc par ce qui est le plus faible en lui, le peintre. Et il refuse ce qu'il est réellement: un artiste, un maître privé de technique... "


Une distinction entre art et non-art conceptuel.


Andrea:

" Cela m'amuse lorsque tu parles de non-art conceptuel... "


Eric:

" Parce-que ce qui se dit « art conceptuel » n’a rien à voir avec l’art. On a affaire à une création artificielle du monde de la spéculation, un pâle ersatz. On ne sera jamais soigné, nourri, coiffé, habillé, protégé par des concepts de soins, de nourriture, de coiffure, de vêtements ou de toits... 

L’art est du domaine du sensible et de la matière. Le non-art conceptuel c’est de la littérature absconse et de l’intellectualisme perverti. Car le non-art conceptuel n'est non seulement pas de l'art, mais en plus il est une injure scandaleuse à l'intellect! Il contient bien plus de sophismes et de tautologies que n'importe quelle religion. Ce qui reste de jésuites devrait retourner sur les bancs de l'école et étudier le vocabulaire, la doxa et la scolastique de l'art contemporain mondain. Si encore un bon concept pouvait révolutionner l'art, mais quand 'cela' donne un pâle résultat matériel, on ne peut souvent même plus parler d'artisanat mais d' immonde bricolage... 

Alors bien sûr on vous répondra que ce n'est pas le but recherché, que l'idée vaut bien plus que le matériel, alors c'est de la philosophie et de la littérature mais surement pas de l'art. Mais la philosophie ne peut se vendre, donc on la vend sous le vocable d'art conceptuel. C'est la continuation encore plus pervertie, cynique et laïque d'une tendance du protestantisme: la matière est méprisée en faveur des idées, elle est détachée du spirituel. Et ce n'est absolument pas un hasard si le non-art conceptuel est une invention du monde de la spéculation: ce monde encense les idées et les algorithmes, méprise les agriculteurs, les ouvriers, la nature, en oubliant qu'il ne pourrait survivre en se nourrissant d'algorithmes. Le drame de ce monde c'est qu'il s'est totalement coupé de la réalité et de la nature.

Mon art est militant, il revendique le rétablissement du lien avec la nature, la matière, le sensible, la sensualité et notre propre corps."

Commentaires

  1. hello Eric
    ta série piscine je m'en souviens de l'autre blog..elles sont superbes tes oeuvres
    j'aime Balthus qui se définit simplement comme peintre...
    je pense que les " artistes " sont plus modestes et se définissent par leur "spécialité "
    un artisan potier dit qu'il est potier je ne pense pas qu'il dirait je suis un artiste, cela me semblerait prétentieux..
    bonne journée Eric
    bisous ☺

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    Réponses
    1. Coucou chère nays,

      En effet les artisans se définissent par ce qu'ils font. Certains ne s'intéressent même pas de savoir si on les considère comme artistes ou non. Par ailleurs beaucoup d'Architectes et d'artistes sont à peine supportables tellement ils sont prétentieux.

      Mais à côté de cela il y a aussi des artistes vraiment simples, peut-être les plus authentiques, ils n'ont pas besoin d'en remettre une couche: Delvaux (toujours attifé comme pas possible), Magritte (blagueur) ou Hockney (pour l'étranger) par exemple...

      Une exception: Dali qui peignait magistralement bien mais avait toujours besoin de jouer un rôle... En réalité je crois qu'il camouflait sa timidité par tout ce cirque, qui m'a quand-même bien fait rire parfois.

      Bisous, merci pour ta visite fidèle...

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